REGION GUADELOUPE - ASSEMBLEE NATIONALE : UN PARTOUT

 

de Jocelyn Valton

 

Ç Tanbou o lwen tini bon son È

Ç De loin, le son des tambours para”t plus beau È

Proverbe crŽole

 

 

 

Qui oserait douter de la sincŽritŽ du dŽputŽ Victorin Lurel, actuel prŽsident du Conseil RŽgional de la Guadeloupe, sur une question aussi sensible que celle de lĠabrogation de lĠarticle 4 de la loi de fŽvrier 2005 concernant le Ç r™le positif de la colonisation È ? (Voulant sans doute mŽnager le chou et la chvre, le PrŽsident de la RŽpublique propose de le Ç rŽŽcrire È. Mais les demi-mesures ne mnent nulle part. Il faudrait trancher. Et donc sĠarmer de courage politique et dĠune rigueur intellectuelle sans failles. )

 

Douter, disais-je, de la sincŽritŽ de Monsieur Lurel, je ne voudrais pas tre le premier ˆ le faireÉ Et pourtant, un fait ttu nĠa de cesse de nous interloquer. 

 

Depuis que cet article 4 a ŽtŽ portŽ ˆ la connaissance du grand public, il a crŽŽ une vive Žmotion tant au sein de la sociŽtŽ franaise, du monde politique, des intellectuels, des historiens, quĠau-delˆ des frontires de lĠHexagone, cĠest-ˆ-dire chez les ressortissants des ex-colonies.

 

En quelques semaines, cette affaire a pris lĠampleur dĠun vŽritable dŽbat de sociŽtŽ. La presse en a largement fait Žcho dans ses colonnes, autant que dans les journaux tŽlŽvisŽs et des rŽactions diverses ont ŽtŽ diffusŽs sur Internet (1). Le voyage du ministre Sarkozy dans la Cara•be fut reportŽ tant le niveau de protestation avait atteint son comble en Martinique o devait dŽbuter sa tournŽe ÔÔantillaiseĠĠ. AimŽ CŽsaire, le chantre de la NŽgritude, auteur du Discours sur le colonialisme, ancien dŽputŽ, ancien maire de Fort-de-France et figure intellectuelle majeure du XXe sicle, refusait publiquement dĠaccueillir monsieur Sarkozy. Certains dŽputŽs demandaient ˆ juste titre, lĠabrogation pure et simple de cet article 4.

 

Victorin Lurel faisait une dŽclaration dans lĠhŽmicycle de lĠAssemblŽe Nationale pour dire son indignation en ces termes : Ç Je suis meurtri, endolori et triste [É]. Fils, et arrire petit-fils de colonisŽ, je suis estomaquŽ par la teneur des propos du c™tŽ droit de lĠhŽmicycle. È Puis, citant William Faulkner, Ç Le passŽ nĠest donc jamais mort. Il nĠest mme jamais le passŽ È.

 

Oserions-nous demander ˆ Monsieur Lurel, en le regardant, comment direÉ, Ç dans les yeux È, dĠaller jusquĠau bout de ses convictions et de son indignation ? En lĠoccurrence, et puisquĠil sĠagit ˆ la fois de faire respecter lĠHistoire et notre dignitŽ, nous affirmons une fois encore (2) combien nous trouble la prŽsence de quelques Ç peintures dŽcoratives È au sein dĠun autre hŽmicycle, celui du Conseil RŽgional de la Guadeloupe dont il est prŽsident. Ornant les murs, sept panneaux peints de grandes dimensions. Objets dĠune commande publique passŽe ˆ Nicole RŽache qui sĠest illustrŽe par une exposition scandaleuse organisŽe en 1998 lors des commŽmorations du 150e anniversaire de lĠabolition de lĠesclavage des Ngres, ils tr™nent au-dessus des Žlus. Seraient-ils plus indiffŽrents quĠils le disent aux symboles ? LĠexposition rassemblait notamment une soixantaine de tableaux donnant une vision Ç singulire È de lĠunivers des plantations esclavagistes du XVIIIe sicle et autres douceurs coloniales. La nature rŽvisionniste de certains de ces tableaux ne fait aucun doute : travail servile placŽ, au propre comme au figurŽ au second plan, esclaves heureux de leur sort et sourire aux lvres, femmes esclaves minaudant, reprŽsentŽes comme de vulgaires pin-up de calendrier, plantations dŽpeintes comme des lieux de villŽgiature, esclaves festoyant et dansant comme en troupes folkloriques pour touristes en goguette... Le tout accompagnŽ dĠune sŽrie de commentaires produits par 80 personnalitŽs ! Commentaires dĠune niaiserie consternante, parfois salaces, toujours vulgaires.

 

Il faudrait, pour se reprŽsenter autrement la chose, imaginer des tableaux reprŽsentant des juifs ˆ Auschwitz ou Dachau, uniformes rayŽs et Žtoile Jaune, sourires aux lvres aux c™tŽs de leurs tortionnaires nazis et dansant au rythme des violons. Imaginez le peintre de telles scnes se voyant honorŽ dĠune commande officielle pour quelque Parlement ˆ JŽrusalem !!

 

 

Ma question demeure la mme depuis 1998, plusieurs articles publiŽs, plusieurs courriers restŽs sans rŽponses ni de Madame Michaux-Chevry alors prŽsidente de la plus haute institution politique de la Guadeloupe et commanditaire des panneaux peints, ni de Monsieur Lurel son successeur (3). Nous voudrions quĠil prenne enfin acte de cette prŽsence pour le moins anachronique, honteuse et incohŽrente, plus encore depuis ses rŽcents propos ˆ lĠAssemblŽe Nationale. Brisera-t-il enfin lĠassourdissant silence autour de cette exposition et prendra-t-il lĠinitiative de remettre en cause la prŽsence de ces panneaux peints au cÏur de lĠhŽmicycle du Conseil RŽgional de la Guadeloupe ? Mais peut-tre est-il plus facile de faire le procs des dŽputŽs de droite, au loin, que de voir ce qui de prs est sans conteste tout aussi dŽrangeant. Chacun apprŽcieraÉ devant lĠHistoire. Une Histoire qui, ˆ droite comme ˆ gauche, ne cesse dŽcidŽment de bŽgayer, selon la formule consacrŽe. 

 

 

 

Guadeloupe, le 6 janvier 2006

Jocelyn Valton

Critique dĠart, AICA

 

 

 

 

 

(1) - Jocelyn Valton, Ç La mal histoire de la RŽpublique È

http://www.palli.ch/~kapeskreyol/ki_nov/lafwans/napoleon2.php

 

(2) - Jocelyn Valton, Ç O est le gŽnie de Nicole RŽache ? È, hebdomadaire Sept Magazine nĦ 995, Guadeloupe ; 16 juillet 1998.

Voir aussi : Jocelyn Valton, Ç Conseil RŽgional Guadeloupe : Le sens perdu de lĠart et de lĠhistoire È, sept. 2004

http://www.palli.ch/~kapeskreyol/ki_nov/gwadloup/zelina.php

http://www.bondamanjak.com/?p=901

 

(3) - Jocelyn Valton, Ç LĠŽpoque - Le lieu - LĠobscne - LĠaudace. Un art officiel dans la Guadeloupe de Lucette Michaux-Chevry È in LĠaudace en art, (sous la dir. de Dominique Berthet) ; Paris, Žd. lĠHarmattan 2005, pp. 161-175.

http://www.palli.ch/~kapeskreyol/bibliographie/audace.php